“J‘ai réalisé assez jeune qu'on n'était pas obligée, en tant que femme, de toujours se référer aux hommes.”


Alexe Poukine est une réalisatrice française d'origine française basée à Bruxelles. Elle pose sa caméra près de ses protagonistes et cherche à rendre compte le plus justement possible de l’impact de bouts de vie sur l’intime. Son deuxième long-métrage Sans frapper (produit par le Centre Vidéo de Bruxelles) aborde la notion de viol et de consentement à travers le témoignage d’une jeune femme, Ada, victime de viol. Son dernier film Palma explore les limites de l’abnégation d’une mère.

Janvier 2021 ◊ Par Océane ◊ lire, interview, culture ◊ lecture : 3 minutes

Pourrais-tu nous décrire ta pratique, ton processus de travail en tant que documentariste ?

Tout d’abord, je ne me définis pas comme documentariste, plutôt, comme dirait ma fille, « cinémaste ». Pour moi, il n’y a pas de différences fondamentales entre documentaire et fiction.
Mon travail consiste d'abord à essayer de trouver la forme la plus adaptée à ce que j'ai envie de raconter dans un film. Je me documente beaucoup, lis, regarde des films autour du même sujet. Pour Sans frapper, mes recherches se sont étalées sur deux ans.

Pour Dormir, dormir dans les pierres, mon premier long-métrage, je savais exactement ce que je voulais filmer. J’ai passé un an à chercher dans les rues de Paris deux personnes sans-abris qui sont plus tard devenues les protagonistes du film. Je les ai filmées pendant trois ans. La plus grande difficulté a surtout été de tourner avec ma famille. Le film abordant un chapitre douloureux de mon histoire familiale, j’ai passé beaucoup de temps à prendre de l’élan sans oser sauter le pas.

Quel(s) projet(s) t’a apporté une grande satisfaction, un sentiment d’accomplissement du point de vue du féminisme ?

Pour Sans frapper, les acteurs qui interprétaient le rôle de Ada étaient d’âges, de sexes et d’horizons diverses. Pendant les essais, je me suis rendu compte que je ne projetais pas la même chose, que ce n'était pas les mêmes images qui me venaient, selon la personne qui interprétait le texte d'Ada face à la caméra. J'ai dû reconnaître certains stéréotypes, de genre notamment, que j’avais intégrés malgré moi et qui étaient encore à déconstruire.

En même temps que je remettais en question ma propre façon de penser, j'ai essayé d'inviter les spectateurs à examiner leurs propres préjugés concernant le portrait type du violeur et de la victime. J'ai également cherché à déconstruire le cliché qu'on peut avoir du violeur (c'est-à-dire d'un psychopathe armé agissant dans une rue sombre) à travers les récits des personnes présents dans le film tel le témoignage d’une femme violée par une autre femme, ou celui d’un homme victime de viol.

Quelles ont été les œuvres qui ont marquées un tournant dans ton engagement féministe ?

Toute petite, mon éducation sentimentale a démarré avec la variété française que ma mère écoutait à la maison. Je me rappelle plus particulièrement de deux chansons : l’une de la chanteuse Anne Sylvestre (qui nous a quittés cette année) où elle parlait d'un avortement, Non tu n'as pas de nom et une autre de Mannick Je t’ai guetté mon corps où il est question d’une fausse couche. À cette époque, la plupart des chanteuses parlaient de l’amour qu'elles éprouvaient pour un homme, l’amour perdu, l’amour retrouvé, l’amour qui détruit. Mais dans ces deux chansons au moins, il s'agissait d'une expérience intime qui n’était pas liée à un homme. Ça m'a certainement permis de réaliser assez jeune qu'on n'était pas obligée, en tant que femme, de toujours se référer aux hommes.

Des années plus tard, lors de mes études, j’ai découvert les écrits du sociologue Pierre Bourdieu. J'ai enfin pu mettre des mots sur quelque chose que je pressentais, étant issue d’un milieu assez modeste : la domination de classe. Je découvrais mon appartenance au groupe de dominés. À partir de là, j'ai pu commencer à comprendre la domination de genre.

Un autre livre m'a beaucoup marquée. Celui de l’écrivaine française Annie Ernaux, L’évènement, relatant l'expérience de l'interruption d'une grossesse non désirée, ceci avant que la loi Veil ne dépénalise l’avortement. J’ai moi-même fait l’expérience de pratiques du corps médical encore inadapté aux besoins des femmes (violence obstétrique, jugement face à l’avortement, gynécologues misogynes). La raison pour laquelle ça m'a particulièrement touché, c'est de réaliser le pouvoir que la société a sur nos corps.

Enfin, King Kong Théorie de Virginie Despentes reste une référence pour moi comme pour de nombreuses féministes. Je ne suis pas toujours complètement d'accord avec certaines de ses prises de position, mais je me replonge régulièrement dans son livre et j’en extrais à chaque fois de nouveaux éléments de réflexion.

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