Anthea Missy : « Avoir le droit, ou le prendre, pour s’exprimer publiquement va aussi avec un sentiment de responsabilité sociale »




Women Bike The City © Anthea Missy

Si vous devez penser au street-art et que vous n’êtes pas du tout spécialiste, vous allez peut-être avoir en tête quelques noms comme le mystérieux Banksy ou l’américain Keith Haring. Tous deux sont des hommes (ou en tout cas présumé pour ce qui est de Banksy) engagés pour des causes diverses : les droits humains, l’accueil des migrants, la lutte anti-raciste, les droits LGBTQIA+ et autres luttes. Mais qu’en est-il des femmes street-artistes ?

Février 2022 ◊ Par Célinelire, entretien

Les femmes street-artistes deviennent de plus en plus présentes partout dans le monde. Elles dessinent leurs revendications sur les murs, elles font entendre leurs voix en utilisant leurs bombes de peintures. Dans cet article, nous allons nous concentrer sur Bruxelles en faisant un état des lieux.

Engagement pour plus de visibilité des femmes street-artistes


À Bruxelles, le parcours Street Art s’est développé depuis décembre 2012 quand Karine Lalieux, femme politique socialiste, est devenue Echevine de la Culture. Elle a occupé ce poste jusqu’en 2020. En janvier 2013, elle est partie à la rencontre des street-artistes basés dans notre capitale. L’important était de rendre la culture accessible et que les artistes soient issus de différents milieux créatifs (graffiti, Beaux-Arts, etc.). En 2014, Karine Lalieux parvient à négocier un budget annuel de 100 000 euros pour mettre en place un véritable parcours de street-art, comme les fresques de bandes dessinées. Les murs commencent alors à prendre vie, d’abord ce sont les artistes locaux qui s’y collent puis viendront des internationaux.

Trois ans plus tard, en 2017, Karine Lalieux déclarait, dans le journal Le Soir : « Bruxelles est une capitale qui bouge et qui a une très bonne réputation dans le milieu de l’art urbain. C’est un espace prestigieux pour les artistes et nous voulons aussi mettre en avant d’autres disciplines, comme les différentes danses urbaines ou la sculpture ». La même année, le parcours se découvre une réelle identité avec un logo et un site web dédié.

Le parcours est maintenant géré par la jeune socialiste Delphine Houba, pour qui féminiser le PARCOURS (cela s’écrit tout en majuscule depuis 2017) est une priorité, comme elle l’expliquait dans un article de La DH : « En 2021, je continue à donner la priorité aux artistes féminines. Offrir davantage de visibilité, de murs, de scènes, de responsabilités et de voix aux femmes : c’est l’une des priorités de ma politique. Il est fondamental que les femmes soient mieux représentées dans notre paysage culturel ».

Dans la quatrième version du plan d’action BXL Feminist pour la période 2020-2022, l’objectif est d’« assurer une représentation équilibrée des artistes féminines et masculines dans l’espace public de la ville ». La Ville de Bruxelles s’est engagée à augmenter la visibilité des femmes artistes dans l’espace public et compte accroître le réseau de street-artistes féminines pour 2022.


Plusieurs œuvres de femmes sont dorénavant visibles dans les rues de Bruxelles, comme Women Bike The City. Cette fresque a été commandée à la street-artiste Anthea Missy par l’asbl Zij-kant qui est partie du constat que les femmes ne représentaient en 2019 qu’un tiers des cyclistes à Bruxelles (Observatoire du vélo). BXYZ a rencontré cette Française installée à Bruxelles, une ville qu’elle porte dans son cœur : « C’est une ville à taille humaine avec des gens cool. J’adore Bruxelles ».


Women Bike The City © Anthea Missy

Comment avez-vous découvert le street-art ?


J’ai découvert le street art en 2014 à Shoreditch, un quartier londonien avec des influences artistiques. Mon premier tag, je l’ai effectué à Bruxelles pendant la nuit sous la pluie avec un graffeur connu. Nous avons grimpé sur un tas de cailloux pour parvenir au mur du bâtiment qui venait d’être détruit. Avec le vent et la pluie, je ne voyais pas correctement et en plus je n’étais pas familière avec la bombe. J’ai absolument adoré l’expérience ! C’était un tout petit tag, un cœur donc rien d’exceptionnel mais cela m’a beaucoup marqué. J’ai eu envie de recommencer mais seule pour pouvoir faire autant de bruit que j’ai envie.

Comment ça autant de bruit ?

Le graffeur voulait que je sois moins bruyante. Il disait qu’il savait mieux que moi comment cela se passe et qu’il ne fallait pas parler trop fort. Moi, je veux bien mais… je n’aime pas les rapports de force. En plus, je suis très autonome. Quand nous avons fini, je l’ai remercié et nous sommes restés en bon terme. Par la suite, j’ai voulu taguer sans lui pour ne rien devoir à personne et faire mes trucs en solo. L’important pour moi, c’était que je me fasse plaisir et suive mon élan.

J’ai commencé à acheter du matériel puis j’ai cherché un endroit où je pouvais peindre. J’ai trouvé un endroit à Neerpeede, un quartier à Anderlecht. Après je suis allée à Amsterdam avec mes bombes de peinture et mon escabelle. Quand j’étais là-bas, les gens se sont demandé si j’étais perdue car j’ai débarqué avec ma petite chemise, mes bottines et mes lunettes. C’est mon look propre à moi mais apparemment ce n’est pas vraiment le style attendu. « On ne dirait pas que tu es quelqu’un qui fait ça », m’a dit une personne. À ce moment-là, je n’étais pas sûre moi-même de vouloir faire ça mais je voulais essayer. J’ai donc demandé si je pouvais avoir un mur. Je l’ai recouvert de peinture blanche puis j’ai fait des formes abstraites en noir et blanc. Ce n’était rien de transcendant mais c’était déjà un aboutissement personnel. J’ai ressenti un sentiment de grande liberté.

Étiez-vous déjà artiste avant de découvrir le street-art ?

Pas vraiment. Je faisais de la peinture chez moi et j’ai toujours été intéressée par ça mais j’avais fait des études de commerce et de marketing donc je travaillais dans ce secteur-là. Pendant mon deuxième master, j’avais vraiment besoin de me changer les idées donc j’ai été à Londres où j’ai découvert le quartier Shoreditch. Au départ, c’était plus pour le plaisir et cela n’avait pas forcément de sens. Quand je suis partie au Cambodge pour m’entrainer, les locaux ne comprenaient pas l’art abstrait alors je me suis dit que si ce que je fais ne leur parle pas, cela ne servait à rien, surtout en tant qu’étrangère. J’ai donc commencé à faire des petits personnages et à développer des thématiques comme la nature, la liberté, les droits LGBTQIA+, etc. Il y a toujours un message dans mes œuvres mais j’essaye que cela reste léger. Quand j’évoque un thème grave, je ne veux pas que cela soit noir et glauque.

Comment décrivez-vous votre univers ?

Mon univers est plutôt positif. Ma philosophie, c’est « l’amour vaincra ». En 2019, j’ai tagué cette phrase pour la première fois dans les rues de Bruxelles car je traversais une sorte de crise existentielle à ce moment-là. J’étais triste et je passais du temps à taguer la nuit avec d’autres personnes. J’avais aussi écrit des textes cet été-là sur les relations humaines, les relations hommes-femmes, etc. J’avais fait ça avec un pseudo (un autre, pas Anthea) et j’avais eu mon petit succès dans l’anonymat pour ça grâce aux idées et au travail que j’ai pu apporter.

L’amour vaincra © Anthea Missy

Avez-vous eu des réflexions sur le fait d’être une femme dans le milieu du street art 

Je n’ai jamais pensé à moi en tant que « femme » mais plutôt à ma vie qui m’appartient ainsi qu’à m’exprimer en tant qu’être humain. La vie est courte et on finira tous par mourir. J’ai toujours reçu des réflexions sur mon style en général, ma façon de peindre, ma tenue, et je crois que quiconque fait quelque chose s’expose à un riche apanage de critiques et commentaires. C’est la vie. Je m’habille comme j’aime m’habiller et j’adore prendre soin de moi et de mes tenues. Chaque fois que je peins, j’ai un rendez-vous avec un projet et je m’apprête pour être à l’aise et me sentir bien. Les commentaires des autres ? Je n’en reçois plus trop.

Est-ce que depuis vos débuts vous avez le sentiment qu’il y a une évolution sur le regard porté aux femmes street-artistes ?

Elles sont devenues un instrument de pouvoir pour le féminisme. Avant de regarder le genre d’un artiste, il faut d’abord regarder ce qu’il fait car après tout, il ne reste qu’une œuvre sur un mur pour résumer la vision d’un artiste au monde. Le principal dans une œuvre artistique publique réside dans sa résonance sociale et culturelle. Est-ce que ça parle aux gens ? Et pour combien de temps ? C’est ça qui compte vraiment selon moi.

Avez-vous déjà effectué une œuvre en commun avec d’autres street-artistes ?

J’ai réalisé un projet de street art avec mon père en hiver 2020 – 2021. Il s’agissait de décorer 900 m2 de jardinières tout le long du Boulevard Lemonnier. Nous avons travaillé en équipe pendant plusieurs mois et j’ai aimé vivre cet esprit d’équipe et aboutir ensemble en commençant par le nettoyage et en finissant par couper un ruban rouge. C’est un souvenir inestimable qui montre que les seniors sont capables de travailler dur et que la famille existe encore. A titre personnel, j’ai aimé faire de cette expérience un liant pour notre relation père-fille.

Boulevard Lemonnier © Anthea Missy

Quelle est la fresque que vous avez réalisé qui vous a le plus touché personnellement ?

Tous les projets sont uniques et laissent des souvenirs impérissables dans l'expérience de la matière, et des personnes qui m’assistent, participent, et que je rencontre. Je remercie mes amis et partenaires. Toutes les contributions même les plus infimes ont fabriqué des expériences et permis d’aboutir dans tous les projets.

C’est important pour vous de faire passer un message à travers vos fresques ?

Très important. Chaque fois que je prends la parole, c’est comme si c’était la dernière fois. Avoir le droit, ou le prendre, pour s’exprimer publiquement va aussi avec un sentiment de responsabilité sociale. Si on peint dehors, et que cela devient visible pour tous.tes alors autant penser en équipe, penser “ensemble” et de parler aux gens de choses qui les touchent ou les éveiller à des choses, des évènements, des façons de voir les choses qui sont différentes, nouvelles, qui bousculent aussi le status quo.

En ce moment, un thème qui est plutôt « tendance », c’est les violences faites aux femmes. Au départ, je me suis dit que je n’allais pas travailler sur ce sujet-là parce que c’est trop « hype » et que je n’avais pas envie de suivre le mouvement juste pour faire comme tout le monde. J’avais donc mis cette idée en suspens dans un coin de ma tête. Ensuite, j’ai eu un petit projet à Anderlecht sur le harcèlement de rue. J’ai fabriqué des logos avec le numéro d’appel en cas de violences afin d’informer les gens qu’il existe. J’ai commencé à les coller dans des villes en commençant par Paris. Je vais également en mettre à Bruxelles. J’ai aussi fait des affiches.

Affiches 3919 © Anthea Missy

Avez-vous un rêve en tant que street-artiste ?

J’ai des tonnes de rêves et je m'attèle à les concrétiser. Jusqu’ici dans ma courte carrière, j’en ai déjà beaucoup réalisé et cela m’encourage pour persévérer dans ma créativité.

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